dimanche 5 novembre 2017

Paula Modersohn-Becker (1876-1907), jeune et libre pour toujours

"Paula Modersohn-Becker (1876-1907), jeune et libre pour toujours" de Valérie Morales


"Il est bon de se libérer des situations qui nous prennent de l'air"

Voici le portrait d'une artiste éternellement jeune et passionnée, Paula Modersohn-Becker. 

En regardant le biopic "Paula" de Christian Schwochow, j'ai été touchée par la vie de cette jeune femme émancipée et libre qui n'a pas eu le temps d'accomplir son destin. 

Avec une détermination hors du commun, comme un présage, puisqu'elle avait si peu d'années à vivre, Paula Modersohn-Becker a brûlé sa vie par les deux bouts avec une fièvre créative peu commune et réalisé 750 oeuvres et un millier de dessins en moins de huit ans.

Précoce, voire visionnaire, elle annonce l'art expressionniste allemand qui allait éclore. Ouverte sur la culture moderne, cette jeune prodige sût imposer un style novateur et original issu de ses rencontres parisiennes à l'instar de ses confrères allemands plus académiques. Nourrie d'influences multiples on retrouve des aspects mêlant impressionnisme, nabisme, fauvisme mais aussi le cubisme dans son oeuvre.

Sa force de vie se retrouve dans la liberté de ton et de style qui malheureusement n'a pas eu le temps de faire école. Malgré une reconnaissance germanique tardive, elle reste assez méconnue dans les autres pays européens et en France. Telle une Camille Claudel, Paula Modersohn-Becker aurait-elle souffert d'une certaine misogynie ou de jalousie par ses pairs ?



Trois oeuvres reconnues et un enfant

"Je sais que je ne vivrai pas très longtemps. Mais est-ce si triste? Une fête est-elle meilleure parce qu'elle est plus longue? Ma vie est une fête, une fête courte et intense... Et si l'amour me fleurit encore un peu avant de s'envoler, et me fait réaliser trois bonnes peintures dans ma vie, je partirai volontiers, des fleurs aux mains et aux cheveux."

Recueillis dans le journal de Paula Modersohn Becker, ces mots suffisent à décrire le personnage qu'elle était et la liberté avec laquelle elle a vécu. Non comme une militante des droits de la femme mais comme une authentique femme libre, libre de toute contrainte, et conservant son libre arbitre dans ses choix de vie jusqu'à la fin...



Un style simple direct et vrai

L'académie des beaux arts n'étant pas accessible aux femmes à cette époque, elle étudia à l'école de Worpswede où elle rencontra entre autres le peintre paysagiste, Otto Modersohn, son futur mari. Très critiquée par ses professeurs qui trouvaient son style marginal, elle trouva sa propre identité malgré eux. Cependant, de cette période on retrouve des oeuvres où l'ont ressent une véritable proximité, et où l’empathie est immédiate par l'intensité du regard porté par la peintre sur ses sujets.
 
Les peintres de Worpswede exercaient leur art en pleine nature, sans artifice en donnant une image favorable de la vie paysanne qu'ils jugeaient pure et non corrompue par la civilisation. Dans cette région marécageuse au Nord Est de Brême, la nature est dépouillée, faite de landes humides de cours d'eau de dunes et de tourbières. Celle de Paula Modersohn-Becker est encore plus sobre, rude, proche de l'art primitif et restitué avec une grande poésie par la peintre qui sait en souligner la mélancolie extrême. 

Comme des instantanés, sans décor ni chichis, les peintures de Paula Modersohn Becker représentent des personnages dans des scènes de la vie quotidienne, mères allaitantes, enfants avec des chats dans les bras. Des clichés comme pris sur le vif, témoins authentiques d'une époque dans un environnement campagnard avec des gens simples. Ses personnages étaient peints sans complaisance, pas même pour le monde de l'enfance, représentés sans aucune sentimentalité, d'une manière brute, âpre, lui reprochait Otto Modersohn, son mari qui à la fin ne comprenait plus son style qui ne correspond pas aux canons artistiques de l'esthétique germanique de l'époque.

Il est vrai que les visages  sont simplifiés dans la forme et dans leurs couleurs, qu'elle réduit les traits du visage au strict nécessaire. Les scènes rurales sont d'un anti-romantisme assumé sans aucune idéologie sociale particulière.







"Etre ici est une splendeur" 

 "...Des mains comme des cuillères, des nez comme des massues, des bouches comme des plaies ouvertes, des expressions de crétins..." disait son mari juste avant qu'elle ne s'échappe pour Paris.

C'est en effet à Paris qu'elle s'affranchit le mieux fascinée par les avant gardes du début du XXème siècle, elle y fait de nombreux séjours et se retrouve au milieu de courants modernes près desquels elle se reconnaît. Gaughin, le Douanier Rousseau, Picasso, Cézanne, Rodin, mais également l'art Japonais influenceront chacun à leur manière ses dernières oeuvres.  

Pour son ami le poète Rainer Maria Rilke, Paula « peint sans égards ». Un compliment qui signifie qu’elle a trouvé ce qu’elle cherche : ne jamais faire de concession, un art apre qui ne cherche pas à se faire remarquer. Une beauté frugale. A la recherche de l'essence.

Sa peinture exigeante, sans filets et sans public, a suivi ses seules intuitions au prix d’un travail solitaire et éprouvant. 







Epilogue

"De son vivant, Paula Modersohn-Becker n’a exposé que cinq fois, toujours en groupe, et n’a vendu que trois toiles – à des amis qui voulaient surtout l’aider dans ses périodes de disette parisienne. 

 Dans la série des autoportraits présentés côte à côte, son terrain d’expérimentation par excellence, ses traits passent du rose au vert, du marron au violet, s’aplatissent et se déforment jusqu’à devenir des masques, comme le fait Picasso dans Les Demoiselles d’Avignon, peint en 1907, l’année de la mort de la jeune Allemande.

Cette année-là, elle se représente de pied en cap, grandeur nature, nue, le visage flou à la Bacon, solidement campée sur ses jambes telle une idole primitive. Elle est enceinte, et c’est la première fois qu’une artiste se représente ainsi, avec un ventre rond devenant le centre de gravité du tableau. L'année précédente, Paula Modersohn-Becker avait pris la décision de quitter son mari et de s’installer à Paris. Elle est revenue. Un an plus tard, en novembre 1907, elle met au monde un petite fille. L’accouchement a été difficile, elle a dû rester dix-huit jours alitée. 

Lorsqu’elle se lève, elle est foudroyée par une embolie. Elle meurt en prononçant un dernier mot : « dommage »…"

« Paula est une bulle entre les deux siècles. Elle peint, vite, comme un éclat », écrit Marie Darrieussecq dans la biographie qu'elle consacre à Paula Modersohn-Becker. Elle peint tellement vite que l'histoire de l'art n'a pas retenu son nom.
  

Extrait de "Requiem pour une amie", Rainer Maria Rilke, 1908



« Dis, dois-je voyager ? As-tu quelque part laissé une chose qui se désole

et aspire à te suivre ? Dois-je aller visiter un pays que tu ne vis jamais, quoiqu’il te fût apparenté comme l’autre moitié de tes sens ?

Je m’en irai naviguer sur ses fleuves, aux étapes

je m’enquerrai de coutumes anciennes,

je parlerai avec les femmes dans l’embrasure des portes,

je serai attentif quand elles appelleront leurs enfants.

[…]

Et des fruits, j’achèterai des fruits, où l’on retrouve la campagne, jusqu’au ciel.

Car à ceci tu t’entendais : les fruits dans leur plénitude.

Tu les posais sur des coupes devant toi,

tu en évaluais le poids par les couleurs.

Et comme des fruits aussi tu voyais les femmes,

tu voyais les enfants, modelés de l’intérieur

dans les formes de leur existence. »

Exposition Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris (avril - août 2016)




Après une formation à Berlin, Paula Modersohn-Becker rejoint la communauté artistique de Worpswede, dans le nord de l’Allemagne. Très rapidement, elle s’en détache pour trouver d’autres sources d’inspiration. Fascinée par Paris et les avant-gardes du début du XXe siècle, elle y fait de nombreux séjours et découvre les artistes qu’elle admire (Rodin, Cézanne, Gauguin, Le Douanier Rousseau, Picasso, Matisse).


Résolument moderne et en avance sur son temps, Paula Modersohn-Becker offre une esthétique personnelle audacieuse. Si les thèmes sont caractéristiques de son époque (autoportraits, mère et enfant, paysages, natures mortes,…), sa manière de les traiter est éminemment novatrice. Ses œuvres se démarquent par une force d’expression dans la couleur, une extrême sensibilité et une étonnante capacité à saisir l’essence même de ses modèles. Plusieurs peintures jugées trop avant-gardistes furent d’ailleurs présentées dans l’exposition Art dégénéré à Munich organisée par les nazis en 1937.


Paula Modersohn-Becker s’affirme en tant que femme dans de nombreux autoportraits en se peignant dans l’intimité, sans aucune complaisance, toujours à la recherche de son for intérieur.


Elle entretient, tout au long de sa vie, une forte amitié avec le poète Rainer Maria Rilke. Leur correspondance et plusieurs œuvres en constituent de fascinants témoignages. Rilke rend hommage à l’artiste dans un poème, Requiem pour une amie, composé après sa mort à l’âge de 31 ans.


L’écrivaine Marie Darrieussecq porte un regard littéraire sur le travail de l’artiste en collaborant à l’exposition et au catalogue. Elle publie également sa première biographie en langue française, Être ici est une splendeur, Vie de Paula M. Becker (Éditions P.O.L, 2016). Commissaire de l’exposition: Julia Garimorth  



samedi 28 octobre 2017

Irving Penn photographe du monde (1917-2009)

Irving Penn, photographe du monde
 (1917-2009) par Valerie Morales


Photographe de la vérité

Il est troublant de voir comme la volonté de ce photographe a toujours été de mettre en lumière de vrais gens...

Acharné dans son travail, minutieux, méthodique, puriste, et toujours en quête du détail important il est le peintre qui a fait la différence, avec une élégante simplicité et révélant l'intimité profonde d'un être ou d'un objet qui sera sa signature.

Que ce soient des icônes de la jet set, des stars de la mode, du cinéma, ou de petites gens qu'il enlevait à la rue, tous ses modèles finissaient dans un de ses studios. Portraits psychologiques ou portraits de mode, scènes de rues, de vie, scènes ethniques, visages heureux, malheureux, objet oublié, perdu, jeté ou retrouvé, le photographe du monde redonne une âme à ses sujets.

Comme un peintre qu'il aurait pu être, Irving Penn, n'a qu'un seul credo : à la manière des maîtres hollandais du 18ème siècle, il les éclaire avec humilité, d'une même et unique lumière... celle de la vérité.

Photographe zen

"De ses natures mortes quasi mystiques aux élégants clichés de mode qu'il réalisait pour Vogue, le hasard n'avait pas sa place dans l'oeuvre du photographe américain".

Chaque cliché frappe par sa quête de la perfection, avec les tons veloutés des tirages de platine qui n'avaient plus été utilisés depuis le début du 20ème siècle.

Dans un esthétique puriste, Irving Penn débarrasse la photographie de mode de toute complication, de tout élément superflu, en dehors du sujet qui apparaît seul, sur la pellicule, dans la sobriété la plus totale du studio de l'artiste... et de ce fait sublimé...

Tel un moine bouddhiste, le photographe révèle ses personnages avec un esprit apaisé, devant la réalité de la vie qui passe et se transforme de manière inéluctable et dans un éternel recommencement.

Ses natures mortes elles mêmes deviennent objets de méditation à propos de la vanité de toute chose. C'est dans cet état d'esprit, véritable clef de voûte de son oeuvre, qu'il transcende des scènes de la vie ordinaire, à la manière de ses inspirateurs, les peintres hollandais.


Photographe des stars... et des minorités

Audrey Hepburn,Yves Saint Laurent, Pablo Picasso, Colette, Truman Capote... et tant d'autres artistes sont passés par son studio au cours des 60 années de sa carrière pour le magazine Vogue.

Il serait pourtant réducteur de ne considérer que cet aspect de son génie avec sa recherche permanente sur les visages, silhouettes, les postures, même les parures...

En réalité, Irving Penn a plutôt un instinct de sculpteur jouant sur les ombres et lumières, talent qu'il a également utilisé plus tard pour les nus et les natures mortes, son genre privilégié.

Toujours dans son souci de vérité il s'arrange pour établir un lien de confiance et finit par apprivoiser ses stars afin de les restituer au plus près d'elles mêmes sur la pellicule.

Il est peu de photographes ayant réussi à capter aussi bien la nature humaine dans ce qu'elle a de plus simple. Pour preuve tous ces personnages disparates qui se sont croisés dans ses studios : des "petits métiers" photographiés dans leur tenue de travail aux mannequins de Dior, des hippies aux wasp ou aux ethnies minoritaires du Maroc et du Dahomey...

Tous les sujets d'Irving Penn apparaissent alors dans leur éclatante authenticité et tout à la fois chargés d'énigmes... jusqu'à l'ouvrage qui en fera le photographe du monde "Worlds in a small room".

L'exposition au Grand Palais, comme si vous y étiez... (du 21 septembre 2017 au 21 janvier 2018)









1. NATURES MORTES ET PREMIÈRES PHOTOGRAPHIES DE RUE

 Irving Penn acquiert son premier Rolleiflex en 1938 grâce à son travail d’assistant au Harper’s Bazaar. Il débute par des études de devantures du xIxe siècle, d’enseignes peintes à la main et de panneaux de signalisation à Philadelphie et à New York. Ces images limpides au contenu ordinaire témoignent bien de l’atmosphère de la grande dépression économique et du style de la photographie documentaire. Irving Penn effectue souvent la mise au point au plus près de son sujet quand il cadre l’image, puis il resserre encore le cadrage sur l’épreuve définitive. Les natures mortes comptent parmi les premières commandes de sa collaboration avec Vogue à partir de 1943. En composant ces images, Irving Penn raconte des histoires dont les protagonistes ont disparu, ne laissant que leurs traces : une tache de rouge à lèvres sur un verre à cognac, une allumette brûlée... Irving Penn construit ces photographies en virtuose de la simplification, invitant le spectateur à déchiffrer des signes de vie.

2. PORTRAITS EXISTENTIELS, 1947-1948

Après avoir participé à la guerre, Irving Penn reprend son travail pour Vogue en 1945. Afin d’insuffler une dimension culturelle au magazine et de stimuler la carrière naissante du photographe, le directeur artistique Alexander Liberman lui demande d’exécuter une série de portraits de personnalités. Les modèles sont désignés à l’avance mais Penn a carte blanche pour les décors, l’éclairage et la conduite des séances. À moins de trente ans et quasi-inconnu, Irving Penn dirige des modèles célèbres. En plaçant ces derniers dans l’angle de deux cimaises fixées sur un chassîs, il parvient à maîtriser le dialogue et à amplifier les réactions. L’aspect brut du décor souligne l’artifice du portrait de studio, et les éventuelles disproportions corporelles (comme les épaules étroites et les pieds immenses de Joe Louis) attirent l’attention sur le raccourci optique introduit par l’objectif de l’appareil. Irving Penn utilise aussi un vieux tapis posé sur des caisses. Cet angle sans issue et ce no man’s land austère semblent s’accorder à la tonalité psychologique d’après-guerre. Dès 1948, les portraits dépouillés et clairvoyants d’Irving Penn font sa notoriété.

3. EN VOGUE, 1947-1951

Une fois établie la réputation de portraitiste d’Irving Penn, Alexander Liberman le prépare à la photographie de mode. « Alex me trouvait un peu sauvageon », explique Irving Penn. Le voilà prié de s’acheter une veste de smoking et d’assister aux « collections », les présentations très attendues des couturiers parisiens. Mais la foule des photographes en concurrence et des rédacteurs fébriles dans ces rendez-vous mondains le perturbe. Il préfère travailler au calme et, si possible, dans un studio en éclairage naturel. Pour les collections de 1950, on lui trouve donc un atelier à Paris, ainsi qu’un rideau de théâtre en guise de fond neutre. Dans un bâtiment ancien sans eau courante ni électricité, Irving Penn est enchanté par la lumière naturelle nacrée, par les superbes créations des couturiers ainsi que les mannequins. Sa rencontre avec Lisa Fonssagrives, une ancienne danseuse douée d’un grand sens de la pose, sera déterminante. Leur complicité donnera naissance à une suite d’images inégalée.

4. CUZCO, 1948

Fin novembre 1948, Vogue envoie Irving Penn à Lima pour sa première commande de photographies de mode en extérieur. Après avoir achevé les prises de vue avec Jean Patchett, il se rend seul à Cuzco, sur les hauteurs des Andes. Irving Penn s’installe rapidement dans un atelier de photographe en éclairage naturel. En trois jours, il y exécute des centaines de portraits d’habitants de la ville et des villages voisins, tous vêtus du costume traditionnel en laine. Dans ces photographies, il se révèle à la fois couturier par son instinct du tombé, et metteur en scène par son art de la direction de modèles. C’est à Cuzco que le photographe fixe les principes plastiques et psychologiques que nous retrouvons dans ses portraits au cours des vingt-cinq prochaines années.




5. PETITS MÉTIERS, 1950-1951

En juillet 1950, Irving Penn photographie les collections parisiennes pour Vogue quand il commence une série sur les petits métiers, qu’il poursuivra à Londres et à New York. Cette série sera la plus nombreuse de sa carrière. De la même façon qu’il photographie des mannequins et l’élite culturelle, il photographie des artisans avec leurs outils et des vendeurs de rue avec leurs marchandises, en studio, à la lumière naturelle. Ce mélange de bouchers, de boulangers et d’ouvriers du luxe constitue un « menu équilibré », comme il aime à le dire. Irving Penn s’appuie sur son exceptionnel savoir-faire pour faire poser les modèles et restituer soigneusement leur physionomie ainsi que leur tenue, leurs outils et leurs accessoires. Ces photographies forment un ensemble qui s’inscrit dans le prolongement de la tradition multiséculaire de l’estampe, indifféremment appelées « les petits métiers » ou « les cris de la rue ». Vogue publie les portraits d’Irving Penn dans ses éditions aussi bien américaines qu’étrangères.




6. PORTRAITS CLASSIQUES, 1948-1962

Dans les années 1950 et au début des années 1960, le regard d’Irving Penn, son inventivité et ses compétences techniques sont très demandés. Il partage son temps entre la publicité, les photographies de mode et de célébrités pour Vogue. Irving Penn souhaite que ses portraits aient la même force irréductible que des tableaux. Il puise dans les œuvres de Goya, de Daumier et de Toulouse-Lautrec des leçons de cadrage, d’éclairage et d’éloquence instantanées. Pour lui, l’essentiel est de percer l’expression de façade des célébrités qui viennent poser dans son studio. Il les reçoit comme il est, sans affectation, et encourage ses modèles pendant toute la séance, faisant peu à peu tomber leurs défenses. Il cherche l’engagement de son interlocuteur sur un terrain sensible, là où les vérités révèlent leur essence profonde. La concision graphique et l’acuité psychologique de ses portraits sont sa marque de fabrique.










7. LES NUS, 1949-1950

Source éternelle d’inspiration, Irving Penn donne sa première version de nu féminin en 1947 (voir le petit Nu n°1). Deux ans plus tard, toujours désireux de photographier des « femmes réelles dans des situations réelles », il consacre à ce thème une série complète. Sans le filtre de la mode ou de la bienséance, la série d’Irving Penn progresse dans un esprit d’expérimentation et de découverte sans limites. La série se déploie au ralenti devant l’objectif, pour aboutir à des formes plus stables et monumentales. Tout en savourant la sensualité et la générosité des chairs, Irving Penn cherche à tempérer l’ultraréalisme de la photographie au moment du tirage. Il recourt à un procédé argentique inédit : il surexpose l’image avant de la blanchir, ce qui donne des résultats très variables dont la plupart finissent à la poubelle. Sa persévérance est parfois récompensée, lorsqu’un dépôt poudreux couvre certaines formes et en découvre d’autres sous un voile onirique chatoyant. Les Nus ne suscitent aucun intérêt en 1950 et la série n’intéressera le public qu’en 2002 lorsqu’elle sera exposée au Metropolitan Museum of Art à New York.



8. LE MONDE DANS UN STUDIO

La présence d’Irving Penn en Italie et en Inde pendant la Seconde Guerre mondiale l’incite à prolonger cette expérience de l’étranger en photographiant des hommes et des femmes à travers le monde. Il réalise ce rêve lorsque Vogue l’envoie en Afrique et dans la région d’Asie Pacifique de 1967 à 1971. Là, sa tente lui tient lieu de studio. « Le studio est devenu, pour chacun d’entre nous, une sorte de zone neutre. Ce n’était pas chez eux (…) ce n’était pas chez moi, (…) mais dans cet entre-deux, nous avions une possibilité de rencontre qui fut une révélation pour moi et souvent, je peux le dire, une expérience émouvante pour les modèles eux-mêmes, qui, sans un mot, par leur seule attitude et leur application, arrivaient à en dire assez pour combler le gouffre entre nos différents univers. » Même s’il n’a pas voulu faire écho aux stéréotypes de la photographie ethnographique, le fait d’isoler ses modèles sur un fond neutre rappelle inévitablement les traditions coloniales.



9. LES CIGARETTES, 1972

Comme les Nus, les Cigarettes d’Irving Penn se heurtent à l’incompréhension. Pourquoi créer des images d’une beauté inouïe mais montrant des choses indignes de notre attention ? Dans les années 1950, Irving Penn réalise des portraits d’hommes et de femmes en train de fumer, et des publicités pour des cigarettes. À titre personnel, il déteste le tabac et se sent solidaire de la lutte contre les cigarettiers menée par l’American Cancer Society. D’ailleurs, entre les années 1960 et le début des années 1970, l’opinion publique prend conscience des méfaits de la cigarette. En photographiant des mégots récupérés dans le caniveau, Irving Penn donne un vrai propos à sa photographie : il révèle la troublante relation qui lie les individus à la cigarette, et présente une nation délaissée par l’irresponsabilité des entreprises et du gouvernement. Sur les tirages au platine de grand format, les frêles résidus d’un plaisir passager évoquent les malheurs du temps et réconcilient le vil et le beau.


10. NATURES MORTES TARDIVES

Entre 1975 et 2007, Irving Penn réalise quatre séries importantes : Objets de la rue, Archéologie, Sous les pieds et Récipients. Ce sont des compositions de vieilles bouteilles, de vases en mauvais état et de détritus : déchets jetés dans le caniveau, pièces détachées métalliques, textiles usagés, ossements et fruits pourris. À ses heures perdues, Irving Penn dessine ou peint ces mêmes objets. Sa pratique de la nature morte, assemblée à la manière d’un puzzle en trois dimensions, est une forme de méditation créative. Irving Penn s’absorbe dans l’observation des matières, scrute les trésors qu’offrent à son imagination le cuir des chaussures, une cruche fissurée ou un pétale. Aussi sensible à la charge émotionnelle des objets qu’à l’étincelle sensible émanant des individus, il écoute leur message et les photographie séparément ou en conversation, tels des substituts d’êtres humains. Ces assemblages sont ensuite défaits, puis minutieusement réagencés dans d’autres configurations. Véritables moments de détente dans l’activité mentale incessante du photographe, ces prises de vue offrent une nouvelle preuve de l’exceptionnelle fécondité de l’artiste.




11. MOMENTS DU PASSÉ

Les portraits et les photographies de mode exposés dans cette salle s’échelonnent sur une période allant des années 1960 à la première décennie du xxI e siècle. La modernité des années 60 s’incarne dans la jeune rébellion des swinging sixties. Les photographies de la mannequin Marisa Berenson dans une robe de mariée audacieuse et la prestance de l’écrivain dandy Tom Wolfe y font écho. Mais le ton léger de ces images d’Irving Penn cède bientôt la place à des rêveries nostalgiques et à des évocations de l’innocence perdue et de la futilité. Si Irving Penn a toujours laissé une place à l’inéluctabilité du déclin dans sa recherche artistique, la mort de sa femme en 1992 et son propre vieillissement modifient son regard, transformant ses dernières photographies de mode en un magistral miroir de la fugacité de l’existence.







dimanche 27 août 2017

William KLEIN, un éternel jeune homme de génie"


William Klein , un éternel jeune homme de génie" de Valérie Morales
Exposition au Musée de la photographie Charles Nègre à Nice du 16 juin au 2 octobre 2017




"Le 16 juin, avait lieu l'ouverture de l'exposition
"Bises de Nice, Moscou et Tokyo" au Musée de la Photographie Charles Nègre à Nice.


Trois thèmes au titre léger qui représentent en réalité une infime partie de l'oeuvre dense et intense du photographe américain William Klein.

Chacun de ses clichés semble le fruit d'un hasard, d'un instant volé au détour d'une rue, et cependant... C'est la réalité qui nous frappe de plein fouet dans ce vibrant témoignage, reflet d'une époque, d'une catégorie sociale, d'un événement phare ou évoquant une simple scène de rue.

En apparence anodines ses photographies nous transportent vers trois univers aux antipodes les uns des autres.
La première salle raconte "Nissa la bella", colorée et enjouée, fêtant le centenaire de son Carnaval en 1984. Les scènes sont festives, les couleurs franches et les personnages ludiques, presque caricaturaux.

Puis on arrive dans la salle où Moscou est représentée en pleine guerre froide en 1964. Se cotoient les visages de jeunes femmes pleines de vie aux sourires éclatants, et des personnages simples, comme ces vieillards dormant sur un banc dans une scène de la vie ordinaire.

Tokyo, à la même époque avec ses désordres urbains, est photographiée par Willliam Klein avec la même authenticité. L'artiste semble figer ses personnages, surpris dans un moment clé, un instant fugace, qui peut changer une vie, ou même l'histoire.

Dans ses photos à la fois hurlant la joie de vivre puis criant de douleur, entre les noirs et blanc contrastés soulignant la dureté d'une scène et les couleurs violentes de l'allégresse carnavalesque, les photographies de William Klein jouent de nos émotions avec la fougue inconsciente d'un éternel jeune homme de génie." 


















Biographie

Né en 1928 à New York, William Klein mène en France depuis 1947 une carrière de photographe, de peintre et de réalisateur de films. Après des études de sociologie, il est envoyé en Allemagne dans les troupes d’occupation. A l’issue de ce séjour, il choisit de bénéficier d’une bourse d’aide « franco-américaine » pour étudier à la Sorbonne, mais il est plus attiré par la peinture et fera un court séjour dans l’atelier de Fernand Léger avant de se consacrer entièrement à une peinture abstraite géométrique. Mais la photographie l’intéresse et il réalise alors des clichés abstraits qui attirent l’attention.


En 1954, il rencontre Alex Libermann, directeur artistique de l'édition américaine de Vogue qui lui propose un contrat et des moyens financiers pour poursuivre son travail. Il devient l'un des photographes attitrés de Vogue. A l’occasion d’un séjour à New York, il réalise un « journal photographique » et en tire un livre, New-York, qui sortira au Seuil en 1956, grâce au soutien Chris Marker. Son travail photographique novateur suscite des réactions violentes, il contraste violement avec tout ce qui se fait. Noirs saturés, images décadrées ou bougées sont le propre d’une « action-photography » qui veut entrer dans la modernité, celle du New York Daily News qui tirait à trois millions d’exemplaires, séduisant et inspirant la peinture d’Andy Warhol et de Robert Rauschenberg.

L’année suivante, il obtient le prix Nadar et le livre, quasiment introuvable, devient un objet de collection. En effet, avec New-York, William Klein a initié une véritable rupture avec les images propres, parfaites, autonomes et immédiatement lisibles qu’étaient celles de Cartier Bresson ou de Doisneau. Pour William Klein la photo doit bousculer, ne prétendre à aucune objectivité documentaire. Le photographe là peut mettre en scène, interagir avec le sujet. Le regard de la caméra est dans ce sens percutant. William Klein a su imposer un style et un regard instinctif, la réalité est vécue avec subjectivité et montrée comme elle est : parfois dérangeante, parfois violente, toujours fascinante.


Pour cette exposition, conçue spécifiquement pour l’espace du Musée de la Photographie Charles Nègre, trois thèmes ont été retenus:
Nice, et tout particulièrement le Carnaval et les batailles de fleurs, une série en couleurs, très rarement montrée, réalisée en 1984 lors du centenaire de cette fête si emblématique de notre cité ;
Moscou, un livre édité en 1964 (mais les images ont été prises entre 1959 et 1961) qui dresse un portrait déroutant de cette ville et de sa population. « J’avais l'intention de faire un livre sur Moscou, dit-il, et je pensais qu'en tant qu'Américain en pleine guerre froide, j'aurais des problèmes. J'avais tort, je n'ai jamais eu de problème. Les gens n'avaient pas l'habitude de voir quelqu'un avec un appareil photo se baladant parmi eux. »Et le résultat, ce sont ces images d’un monde révolu où la lumière s’insinue brièvement pour souligner les traits séduisants d’un visage entraperçu dans les couloirs d’une gare ou sous les frondaisons d’un parc ;

Tokyo, ville découverte en 1961 et dont les photos furent publiées en 1964. Des images qui sont le reflet de la rencontre de l’artiste avec le désordre urbain où la violence des avant-gardes artistiques. Entre tirages noir et blanc grands formats et contacts peints, cette série témoigne de la vision percutante du photographe et de son génie qui l’ont fait reconnaître comme l’une des figures les plus emblématiques de la scène artistique internationale.

EXPOSITION DU 16 JUIN AU 2 OCTOBRE 2017